Carte des régions :
où réussit-on le mieux
le bac en Tunisie ?
Un écart de plus de 31 points sépare la région championne de la lanterne rouge. Plongée dans les fractures éducatives d'un pays à deux vitesses.
Chaque année, lorsque les résultats du baccalauréat tombent, la même cartographie se dessine : Sfax règne, les gouvernorats du littoral centre tiennent la tête et les régions de l'intérieur — Kasserine, Gafsa, Jendouba — ferment la marche. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité bien plus complexe que le simple mérite scolaire.
En croisant les données officielles du Ministère de l'Éducation sur les sessions 2022 à 2025, un portrait s'impose : celui d'une Tunisie éducativement fracturée, où la géographie est souvent plus déterminante que le talent.
🏆 Classement des gouvernorats — Session principale 2025
Taux de réussite à la session principale du baccalauréat tunisien 2025
🗺️ Carte de la réussite
Visualisation schématique par niveau de performance — données 2025
TUNISIE — TAUX DE RÉUSSITE AU BAC PAR GOUVERNORAT (SESSION 2025)
📍 Trois Tunisies éducatives
Le Sahel et Sfax — Le pôle d'excellence
Sfax, Sousse, Monastir, Mahdia : ces gouvernorats du littoral centre concentrent les meilleurs résultats. Sfax domine de manière incontestée depuis des années, portée par une culture locale de l'éducation, un tissu économique dense et un fort investissement familial dans la scolarité.
Le Grand Tunis — Bon mais hétérogène
L'Ariana et Tunis 1 affichent de belles performances (≥ 46 %), mais Ben Arous et Tunis 2 restent dans la moyenne nationale. La métropole est un miroir des inégalités sociales : entre lycées huppés et établissements défavorisés, les écarts sont criants au sein même de la capitale.
L'intérieur — Le désert éducatif
Kasserine, Gafsa, Jendouba, Kairouan : ces régions encaissent les taux les plus bas depuis une décennie. Chômage, manque d'enseignants qualifiés, infrastructures déficientes et exode des cadres forment un cocktail difficile à renverser sans politique structurelle volontariste.
"À Sfax, le bac se prépare en famille depuis la 6e. Ailleurs, certains élèves n'ont même pas accès à des manuels complets."— Témoignage d'un enseignant de lycée, gouvernorat de Kasserine
La suprématie de Sfax : mythe ou réalité ?
Ce n'est pas un accident. Sfax truste la première place depuis au moins cinq ans consécutifs, avec des taux de réussite dépassant systématiquement 54 %. Les raisons sont multiples et bien documentées : une tradition familiale d'investissement scolaire, un réseau d'enseignants particuliers très développé, des associations de parents actives et une culture locale du mérite.
Les résultats de 2024 confirment la tendance : Sfax 2 en tête (63,39 %), Sfax 1 en deuxième (62,63 %), suivis de Monastir, Mahdia et Sousse — toujours les mêmes. La même carte, presque à l'identique, d'une année à l'autre.
La surprise Médenine
Le gouvernorat du sud-est fait figure d'exception dans le classement 2025, en se hissant à la 3e place nationale avec 50,75 %, dépassant des gouvernorats comme Tunis ou Sousse. En 2024, Médenine avait également enregistré le taux le plus élevé dans la section économie et gestion. Un phénomène à analyser : dynamisme des établissements locaux ? Forte motivation liée aux perspectives de mobilité ? L'exception mérite une étude approfondie.
L'intérieur en crise structurelle
Kasserine (24,53 %), Gafsa (28,02 %), Jendouba (28,26 %) : ces chiffres ne sont pas des accidents de parcours mais le reflet d'une crise structurelle profonde. Le manque d'enseignants qualifiés dans ces zones fait qu'un lycéen de Kasserine ne bénéficiera pas des mêmes cours ni des mêmes ressources qu'un élève de Sfax ou de Sousse.
L'écart entre le meilleur et le pire taux régional atteint plus de 31 points de pourcentage en 2025 — un gouffre qui ne se comble pas par la seule volonté individuelle.
🔍 Pourquoi ces écarts persistent-ils ?
Les 5 facteurs structurels derrière les inégalités régionales
Inégalité d'accès aux enseignants qualifiés
Les régions intérieures peinent à attirer et retenir les bons enseignants, préférant les postes du littoral. Certains lycées de l'intérieur ont des classes sans titulaire pendant des mois.
Capital culturel familial et aspirations scolaires
Dans les régions à forte tradition éducative (Sfax, Sahel), le soutien parental, les cours particuliers et l'entourage valorisant les études jouent un rôle décisif dès le collège.
Infrastructure et ressources scolaires
Bibliothèques, connexion internet, laboratoires de sciences : les équipements sont inégalement répartis. Les élèves de l'intérieur accèdent moins aux ressources numériques et pédagogiques.
Pauvreté, travail des mineurs et déscolarisation précoce
Dans certaines régions rurales, des lycéens doivent aider leur famille économiquement. Le travail saisonnier ou informel empiète directement sur les révisions et l'assiduité.
Effet de réseau et de réputation des lycées
Les établissements réputés attirent les meilleurs élèves et les meilleurs enseignants, créant un cercle vertueux difficile à briser. Les lycées pilotes concentrent l'élite scolaire dans quelques villes.
Et pour 2026 ?
La session 2026 du baccalauréat se profile sur le même fond de tensions. Les mesures annoncées par le Ministère de l'Éducation — allègement des programmes en économie-gestion, lettres et sciences expérimentales — pourraient bénéficier à toutes les régions, mais les inégalités structurelles, elles, ne se décréteront pas.
Tant que la qualité de l'éducation reste tributaire du code postal, la carte de la réussite au bac tunisien continuera de ressembler, année après année, à la même image : un littoral florissant, un intérieur qui peine. Changer cette carte exige une volonté politique qui dépasse les simples ajustements de programmes.
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